Ode au presque rien
Notes sur la beauté ordinaire, celle qu'on ne remarque plus
L’autre jour, je lisais tranquillement chez moi, avec comme seule musique le chant des oiseaux, celui qui confirme, sans équivoque, la présence du printemps. Et puis, il y a eu cette légère brise, fugace, qui sentait l’herbe fraîche et les bourgeons, s’invitant dans mon monde en faisant onduler légèrement le voilage en lin… et là, dans la quiétude de ce moment d’une simplicité banale à pleurer, j’ai ressenti une profonde joie, et une gratitude presque démesurée pour la beauté contenue dans cet instant de rien.
D’aussi loin que je me souvienne, la beauté éveille de puissantes émotions en moi, et au fil de mes pensées j’ai réalisé combien j’ai toujours été sensible à la texture invisible des êtres et des choses. Cette beauté qui se révèle dans les détails — si discrète et pourtant d’une noblesse bouleversante.
Mais comment décrire ceci avec des mots, et surtout avec la justesse que cela mérite ? C’est un peu comme partager une intimité profonde avec les détails du quotidien (en écrivant cette phrase je pense, forcément, à Laura et à son beau texte sur le très-quotidien).
En tout cas, c’est de cette intimité-là dont j’ai envie de vous parler.
Au-dessus de chez moi, il y a une forêt dans laquelle j’aime bien me balader ; on y trouve de tout petits sentiers dessinés entre les arbres et, à chaque fois que j’y vais, je me sens transportée dans un autre monde. Mon moment préféré pour y aller, c’est le matin, en particulier durant l’été ; l’air y est encore frais, et la forêt conserve encore en son cœur quelques gouttes de l’humidité nocturne.
Lorsque je m’avance sur ces sentiers, c’est une incroyable chorégraphie sensorielle qui prend forme : la sensation de la mousse qui s’enfonce sous mes pas, la caresse d’un rai de soleil qui perce à travers les branchages, l’odeur de la résine qui s’infiltre dans mes narines, le craquement des brindilles au fur et à mesure de ma progression, avec comme seul fond sonore le gazouillis des oiseaux, celui de la rivière en contrebas et celui des feuilles bruissant dans l’air matinal.
Souvent, je m’arrête un instant, les yeux clos, comme pour imprimer à jamais cet instant dans ma mémoire, et c’est toujours cette même émotion qui me traverse. Celle de me sentir en lien étroit avec cette vastitude autour de moi, celle de la gratitude, aussi. Ces bains de forêt sont un privilège qui n’a pas de prix, et je sais que leur souvenir réchauffera mon cœur lorsque je serai fripée, édentée et grabataire.
En tous les cas, sans nul doute, la beauté subtile du ballet offert gracieusement par la nature n’en finira jamais de m’enchanter.
Mais la beauté du presque rien se trouve littéralement en tout.
D’autres moments que je chéris également, ce sont ces après-midi paresseux d’automne, lorsque je bouquine lovée dans mes coussins, tout en savourant ma tasse d’Earl Gray et en écoutant les craquements du pain qui refroidit sur le plan de travail. Là encore, parfois je suspends ma lecture, je regarde la flamme de la bougie virevolter, et j’inspire à pleins poumons cette odeur réconfortante qui se répand dans la pièce. Ajouté à cela le plaisir régressif d’aller en chaparder un morceau avant qu’il n’ait refroidi…
Je les aime tant, ces moments-là. À la fois insignifiants, et pourtant gorgés de vie.
Il y a aussi ces instants précieux, réalisables seulement quelques mois par an, où je vais me baigner dans le lac avant que le monde ne s’éveille, en savourant à la fois le silence encore présent et la vertigineuse immensité du décor autour de moi. Être dans l’eau est l’une des sensations que je préfère au monde. Une pensée m’était d’ailleurs venue, un jour, lors de l’une de mes baignades : ivresse de bien-être. Il y a quelque chose d’extrêmement sensuel à être immergé dans l’eau ; on n’y est plus seulement un corps dans l’espace, mais en communion avec quelque chose de plus grand que nous, presque en continuité. Et puis, cette sensation à la fois d’apesanteur et d’enveloppement, de fluidité, de paix, autant extérieure qu’intérieure… Mes mots ne rendent pas justice à mon ressenti, bien plus vaste et riche que ce petit paragraphe. Mais, à chaque fois, je pourrais en pleurer. L’eau et moi, c’est une histoire d’amour qui traverse le temps sans jamais s’étioler.
D’autres fois, lorsque le soleil se prépare pour la nuit, j’aime prendre la poudre d’escampette sur ma planche de paddle et m’aventurer encore plus loin, au-delà des reflets, là où personne ne peut briser le silence et où ma seule compagnie est celle des cygnes voguant gracieusement sur les flots.
Et puis, il y a toutes ces odeurs, qui peuvent imprégner les souvenirs tout autant que les émotions. Celles des fleurs, en particulier celles de printemps, qui amènent avec elles un souffle de renouveau et d’espoir. Ce bouquet, énorme, de forsythia (photo ci-dessous) n’aura duré que quelques jours, mais la charge émotionnelle qu’il portait a embelli cette fin mars : il vient du jardin de A. et R., initialement amis de mes parents, et qui m’ont généreusement hébergée durant les quelques mois en 2023 où je n’avais plus de toit sur la tête. Durant cette période, nous avons fait connaissance entre balades en forêt, amour des animaux et, bien sûr, bonnes bouffes. Même si j’ai été ravie de retrouver un vrai chez-moi, cela a été un déchirement de les quitter et cette période, qui aurait pu être très lourde, restera sans doute l’un de mes meilleurs souvenirs de vie.
Je me retrouve régulièrement catapultée dans mes souvenirs, au gré des senteurs qui s’offrent à mon nez. L’odorat est un puissant vecteur pour ancrer une émotion, je trouve. Par exemple, quand je sens l’odeur du thé à la cannelle, cela me ramène instantanément dans la cuisine bleue de cette amie avec qui je refaisais le monde, tout en dégustant un brownie au chocolat tout juste sorti du four.
L’odeur de la neige, elle, me transporte immédiatement sur cette montagne familière, où une virée en raquettes, de prime abord banale, s’était transformée en journée confidence, avec plein de rires et nos mots qui planaient dans l’air glacé un peu plus longtemps qu’à leur habitude, comme s’ils étaient littéralement suspendus — gelés — dans le temps.
Et cette odeur, si particulière, celle de notre maman ? Parfois, en feuilletant les pages d’un livre qu’elle m’a prêté, les effluves de son existence me sautent dessus et je me retrouve, en un clin d’œil, envahie par l’émotion et l’amour sans limites que je ressens pour elle.
Parmi ces petits riens qui peuvent m’émouvoir aux larmes, il y a aussi, évidemment, les levers et couchers de soleil, spectacle immuable et pourtant jamais totalement identique. Ces quelques minutes colorées qui font, matin et soir, le pont entre deux mondes ont quelque chose de magique. Sans doute que leur aspect éphémère y joue un rôle, mais il n’y a pas que ça, je crois : il y a un côté rassurant, presque réconfortant, à se dire que, quoi qu’il arrive, le soleil poursuivra sa danse intemporelle.
Et, franchement, lorsque le ciel se pare ainsi de ses couleurs évanescentes, comment ne pas être émerveillé ?
Je pourrais ajouter à cette liste un millier d’autres petits riens porteurs d’émotions : un regard plein d’amour sans un mot prononcé, l’odeur de mon vieux chat d’amour, celle des matins d’octobre, une phrase délicatement formulée, une marque de respect discrète que l’on reçoit comme un cadeau, un morceau de musique qui me transporte instantanément dans un autre univers, écouter le chant des grillons lors des chaudes soirées d’été…
Mais aussi la confiance aveugle que les animaux nous témoignent, la douceur incomparable des naseaux d’un cheval, le parfum d’une tarte aux pommes encore tiède s’évadant à travers une fenêtre ouverte, la détermination des bourgeons provoquant effrontément l’hiver, la lumière du soleil traversant un verre d’eau, la tendresse implicite derrière une phrase pourtant anodine, la sensation des draps frais effleurant la peau les soirs d’été.
Ces silences chargés de sens durant une conversation, le sourire de quelqu’un qui ne sait pas qu’on le regarde, les gouttes de rosée sur les pétales des fleurs au petit matin, les premières étoiles que l’on devine avant que le ciel ne soit tout à fait noir, le hululement de la chouette tandis que je m’endors… bref, je pourrais continuer cette liste indéfiniment, tant ces petits riens sont en fait inépuisables.
Tous ces instants de rien, ils peuvent sembler insignifiants et peu importants, alors qu’en fait, ce sont eux qui donnent de la vie à la vie. Et ils mériteraient qu’on leur prête un peu plus d’attention…
Et vous, quels sont vos riens préférés ?








Il y a quelque chose de proustien dans le lien que tu décris entre l'odeur et les souvenirs.
Et tes photos sont magnifiques.
Magnifique texte. En te lisant, on peut facilement se transposer dans les scènes que tu décris ou se remémorer celles que l’on a vécues.
Ce que je retiens le plus c’est que l’élément principal de tout ces petits riens — qui sont bien plus que ça, on s’entend là-dessus — c’est ta présence. Ta capacité à être là, toute là. Pas à moitié prise dans tes pensées et spectatrice. Et ça, c’est très précieux. 🤍