The untethered soul ou "l'âme sans attaches"
Refuser la cage, mais avoir quand même peur de l’immensité du ciel.
Si vous vivez dans le même monde que moi, vous avez sûrement déjà compris que la croisière de la vie se résume plus ou moins à deux options : serrer les dents et accepter le passable, l’acceptable, ou refuser de faire semblant et en payer le prix fort.
Parfois, je me dis que si j’avais vécu quelques siècles plus tôt, j’aurais sans aucun doute été traquée par les chasseurs de sorcières puis sacrifiée sur le bûcher sous les yeux d’une foule en liesse. Heureusement, les temps ont changé (enfin, sur la forme mais pas forcément sur le fond hélas) et j’échappe in extremis aux flammes de l’enfer. Sauf que… les âmes indomptées, celles qui refusent la laisse et la domestication, ne sont toujours pas les bienvenues dans notre époque.
En anglais, il existe un terme magnifique pour décrire cela : the untethered soul. Impossible à traduire, mais grosso modo ça donne quelque chose comme “l’âme sans attaches”. C’est-à-dire celle qui ne peut pas (ou plutôt qui refuse de) s’enraciner dans les structures convenues. Alors, elle est libre, cette belle âme, oui. Mais elle est aussi extrêmement seule. Parce qu’être relativement détaché de tout, c’est bien beau en théorie (comme pour de vrai) ; mais personne ne raconte ce que ça fait dans le cœur de dériver au large pendant que les autres construisent sans se poser de questions (des maisons, des carrières, des voies toutes tracées). Et c’est tout le paradoxe des untethered souls : refuser la cage, mais avoir quand même peur de l’immensité du ciel.
Pour moi, dans le privé comme en tout, être attachée à un seul rôle, une seule identité, un seul sujet à développer, une seule manière de faire ou d’exister... c’est impossible, physiquement impossible : sitôt que l’on veut me résumer ou me cantonner à quelque chose (ou quelque part), j’étouffe et je me débats mentalement, comme si cela venait asphyxier mon étincelle de vie. Il ne fait aucun doute que, pour certains d’entre nous, le conformisme et la neutralité s’avèrent assez corrosifs.
Et ce n’est pas seulement une question de liberté, mais aussi de lucidité : si les compromis ordinaires de l’existence semblent être assez naturels pour certaines personnes, tout comme le fait de jouer des rôles qui ne leur ressemblent pas vraiment, ce n’est pas le cas de tous. Personnellement, assister à ces “renoncements” est presque aussi douloureux que les vivre, parce que je n’arrive plus à faire semblant de ne pas voir. Une fois que l’on sait, on sait. Et à partir de là, vivre avec l’innocence propre à l’ignorance ne fait plus partie des possibles.
Vue de l’extérieur, notre vie “d’âme sans attaches” semble porter les couleurs de la liberté, de la créativité, et d’une richesse quotidienne dont beaucoup d’autres humains déplorent l’absence. On la prend pour du courage, même, souvent. Tout ceci est vrai, et il y a effectivement une forme de courage à souhaiter s’émanciper d’une existence qui nous semble trop étriquée. À accepter l’expansion de nos pensées et de nos aspirations sans avoir d’emprise sur les conséquences inévitables d’un tel choix. Mais voilà : le courage est bien souvent cousu de désespoir.
Vue de l'intérieur, la réalité n’est pas toujours rose. Et la réalité, la voici : certains jours, nous nous sentirons plus seuls que jamais, en particulier lorsque nous sommes entourés par des personnes acceptant stoïquement les barreaux de la vie. Comme j’aimerais en être capable… Car cette solitude, elle devient parfois intolérable, avec l’atroce sensation que notre cœur est pris au piège dans une essoreuse. Ces moments-là, ils sont durs, ils sont moches. Et ils sont d’une violence telle qu’ils suffisent à nous faire questionner la légitimité même de notre existence. À se demander pourquoi on continue, obstinément, à tenter de construire des fondations nouvelles et à espérer autre chose de la vie alors même que nos efforts semblent rester sans écho.
Et ce n’est que la pointe de l’iceberg du prix à payer pour notre liberté si enviée. Le reste, c’est, entre autres : avoir l’impression de ne jamais se sentir à sa place nulle part, ni avec personne, et encaisser les remarques incessantes du genre tu exagères — tu te compliques la vie pour rien — on ne refait pas le monde faut l’accepter. Essayer de faire comprendre sa vision de la vie, c’est usant, pour tout le monde, mais se sentir incompris quoi que l’on dise, c’est encore plus épuisant. Et ça aussi, ça marque durablement le cœur de stigmates invisibles. Alors, au bout d’un moment, on arrête d’expliquer.
Et puis, refuser les amarres et la sécurité peut avoir d’autres conséquences concrètes et anxiogènes, comme une certaine précarité financière ou encore cette honte étrange qui remonte dans notre gorge à chaque fois que quelqu’un nous demande “Et toi, qu’est-ce tu deviens?” Parce que rien de ce que l’on pourrait dire ne correspond à la réponse attendue — convenue. Et nous avons beau être fiers de ce que l’on est, de ce que nous tentons de construire de l’autre côté des barreaux, flotter dans ce perpétuel climat d’incompréhension pourrait faire flancher la détermination de n’importe qui.
Parfois, je regarde vivre les personnes qui ont choisi la neutralité, celles qui ont accepté le “passable” et surtout qui semblent s’en contenter sans trop de difficultés. Comment font-elles ? C’est un mystère pour moi, pour qui jouer le jeu de la vie classique est littéralement insupportable, mentalement comme physiquement. Elles ont un métier, un titre à brandir fièrement, un chemin tout tracé… une vie bien huilée et prévisible. Elles semblent à l’aise dans leur vie. Elles ont l’air de savoir parfaitement qui elles sont, et surtout où elles vont, et moi… je les envie. Mais ce n’est pas leur vie à proprement parler que j’envie (pas du tout, même) : c’est leur appartenance à quelque chose. À quelque part. C’est d’avoir un port dans lequel rentrer chaque soir, sans avoir besoin d’autre certitude que celle que le quai sera toujours là lorsque l’on reviendra.
Et pourtant. Même en connaissant — en vivant chaque jour — le prix de cette liberté, je ne peux pas faire autrement. Retourner au port, sachant que j’ai failli me noyer lors de ma dernière tentative, est tout bonnement inenvisageable. Et cela n’a rien à voir avec le fait d’être “difficile” ou “têtu”, ou tout autre charmant adjectif bien commode pour dire que l’on dérange. Pour moi, le confort du “passable” n’a rien de neutre ou de sécurisant : il me tue à petit feu, il me ronge de l’intérieur. Lentement mais sûrement, que je le veuille ou non. Alors je préfère encore accepter la taxe des âmes sans attaches : la solitude. L’exil, émotionnel comme existentiel.
Peut-être que vous aussi, qui lisez ces mots, vous faites partie des untethered souls ; peut-être que vous aussi, vous payez le prix fort en ce moment même. Peut-être que vous vous sentez inutile, différent, incompris… et profondément seul. Mais si vous ressentez cela, c’est une lueur d’espoir pour nous tous, parce que cela veut dire que nous ne sommes pas seuls dans notre errance. Et ça fait du bien, beaucoup de bien, de savoir qu’il existe quelque part des compagnons de route — même dans l’exil.
C’est également pour contrer cette solitude que j’ai écrit Exister en entier, un livre qui raconte l’indicible : la sensibilité, la différence, le chaos et la beauté de la (neuro)diversité.






ah Veronica... on n'a pas le choix, il faut y aller dans cette solitude. Comme tu dis, une fois qu'on a vu, on a vu. On ne peut plus faire semblant. Et oui : le prix est très fort à payer. C'est pour cela que je cherche la joie ! belle journée à toi ! Laura
Ni une errance ni un exil pour moi. C'est dur mais j'ai choisi de vivre une vie qui me correspond, tant pis si ça ne plaît pas aux autres. J'ai juste envie de "rentrer à la maison", comme ET quand il dit "téléphone maison".